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          Au-delà du Bosphore est  le récit concentré d'un voyage de plus de vingt-deux mille kilomètres au travers l'Europe et l'Asie.
       Les années 1966-1968 ont apporté à la jeunesse de l'époque un certain rejet de la société. Une frénésie de révolution et de liberté planait sur nos têtes. Ivres d'indépendance et de découvertes, de nombreux jeunes rêvaient de voir d'autres horizons où la société serait meilleure. C'est ainsi que sont nées les communautés hippies qui prêchaient le retour aux sources, soit en élevant des moutons dans les Causses, soit en "réinventant" l'artisanat dans des villages en ruine du centre de la France. D'autres furent attirés par les pays d'Orient tel que l'Inde et le Népal. Je fus un de ceux-là sans l'avoir pourtant entièrement prémédité. Des circonstances successives et la ferveur de mes dix-sept ans m'ont permis d'accomplir cette extraordinaire Aventure avec seulement deux cent cinquante francs en poche jusqu'à New-Delhi!
        Ce récit est plutôt un journal de route. Il me permettra de conserver un grand nombre de détails et de faire partager ce qui a marqué ma vie pour toujours.
 


* Photo Istanbul 1968
  





J U I N  1968

  Je viens tout juste d'avoir 17 ans. Depuis le début de ce mois, Dominique et Gérard, des amis de Paris font route pour les Indes. Rudy et Gilbert, des copains de l'été dernier, s'apprêtent à faire de même.
  Je travaille comme apprenti magasinier auto chez Citroën. Alors que mon chef m'envoie faire une course en ville avec le vélo de coursier, j'ai la joie de rencontrer mes deux compagnons postés à la sortie de Montargis au niveau de la R.N. 7. Ils font de l'auto-stop en direction de la capitale. Coup de patins, je m'arrête et leur demande.
-  Où allez-vous dans ce sens ?  
- Aux Indes ! Mais avant, nous avons à faire à Paris.>> Et, profitant de ma présence.
- peux-tu aller nous chercher un paquet de gauloises ?
Je les sais tout au début d'une très longue et grande aventure. J'y apporte avec plaisir ma toute petite contribution.

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  A la dernière décade de ce mois, je décide avec Jean-Marie mon copain de toujours et avec l'accord de mes parents de rejoindre en auto-stop, Gilles Mérigon. Il est en vacances à Andorra-la-vieille, dans la principauté d'Andorre. Nous filerons ensuite sur Istanbul, but inavoué de mon voyage. Mon contrat d'apprentissage se termine dans une semaine. Jean-Marie, impatient d'attendre jusque là, prend l'initiative de partir en avance. Le lieu de rendez-vous est fixé au camping d'Andorra.


S T O P   S U D - O U E S T


- 30 JUIN 1968 :
  Je fais mes bagages en même temps que ceux de ma mère et de ma soeur Rachel qui partent en colonie de vacances du côté de Salbris dans le Loir-et-Cher. Maman y va comme cuisinière, Rachel comme pensionnaire. C'est mon père qui nous y conduit en voiture. Mes deux autres soeurs, Régine et Rose, nous accompagnent. Dans la cours de la colo, j'aide mon père à retirer les bagages du coffre. Papa, toujours pressé de rentrer, donne l'ordre de repartir. N'ayant pas dévoilé ma véritable intention, c'est avec émotion que je fais mes adieux à ma mère et à ma soeur.
  A environ trois kilomètres de la colonie, mon père me descend à l'orée d'un petit bois que je lui désigne et qui borde la nationale. Je vais planter ma tente à cet endroit pour être prêt demain matin à prendre la direction de Vierzon. Les portières claquent. Les mains s'agitent. Je regarde s'éloigner la voiture  à perte de vue.
  Il est vingt heures. A cet instant, seul avec mon sac à dos, ma tente canadienne et mes deux cent cinquante francs en poche, je suis prêt pour la belle Aventure. Istanbul est au bout de la nationale. A cet instant, je suis loin de penser qu'elle me mènera bien au-delà du Bosphore.

  Le soleil darde déjà ses rayons au-dessus de la forêt lorsque je lève le pouce. Très vite, une voiture s'arrête pour Châteauroux. En cours de route, le chauffeur à la gentillesse de m'offrir un café au lait avec croissants frais et me dépose à l'entrée de la ville. Continuant mon chemin, j'atteins Limoges que je traverse à pieds. A midi, j'aborde la Corrèze avec un gars de Barlin, le petit village minier du Pas-de-Calais où j'ai passé les vacances de l'année précédente chez la grand-mère de Jean-Marie. Au faîte d'une côte nous crevons. Une 404 blanche de la prévention routière offre son aide. Tout va très vite. Le département du Lot est laissé derrière nous avec Brive et Cahors où les poils de mes bras blanchissent et se rétractent sous la chaleur.



    A Montauban, deux motards arrêtent la 4 cv qui me conduit à Toulouse. Le contrôle d'identité achevé, la voiture se gare un peu plus loin dans un chemin. C'est l'heure du casse-croûte. Les deux gars de l'auto partagent leur unique camembert. Déposé à l'entrée de la grande agglomération, je rejoins la route de Foix en traversant à pied une grande partie de la ville. Vers vingt-trois heures, je suis dans un petit village de l'autre côté de Pamiers. Les gens, assis sur le pas de leur porte, parlent avec un fort accent. Au virage de la sortie, je trouve un pré pentu. J'y monte non sans difficulté ma tente et casse une croûte bien méritée.
 
 
 C'est aux pieds des Pyrénées que s'achève la première journée de ce voyage. J'ai parcouru huit cents kilomètres en six voitures. Je n'en reviens pas. D'ailleurs beaucoup plus tard, j'ai appris que Jean-Marie avait mis trois jours pour les effectuer.









A N D O R R A



L e lendemain, une petite famille me conduit en Andorre. La voiture prend la direction de la principauté en passant par la crête de l'Hospitalet perchée à 1436 m d'altitude. Là haut, c'est la fraîcheur. Quelques nappes de neige persistent encore. Nous descendons de voiture et courons rejoindre les plaques en sautant les rigoles. Après une série photos, nous repartons pour le sommet où se dresse une grande antenne émettrice de télévision.


 A la station service, des automobilistes s'empressent de faire le plein. Le prix du carburant est intéressant et mon chauffeur en profite également. Un vent frais souffle en permanence. D'ailleurs au moment de payer son dû, un type sort plusieurs billets de son portefeuille dont un de cinq francs. Brusquement, il lui échappe des mains. Le vent l'emporte, il veut le rattraper mais en vain, il doit s'arrêter net. Le billet prend la poudre d'escampette pour atterrir-je ne sais où dans la vallée. Souriant, mais un peu vexé, il en ressort un autre. La descente en lacets de Soldeu, Canillo et Encamp, s'effectue sur trente-cinq kilomètres. Nous passons sous la station de radio Andorre qui enjambe la route. 


                    

   Les boutiques et supermarchés d'Andorra-la-vieille, réputés très bon marché, attirent une multitude de touristes. Il y a foule dans la rue principale. En ce qui me concerne, j'ai hâte de trouver le camping. Le terrain est situé au bord du torrent.

 











 
    Discrètement,sans me faire remarquer du gardien, je pénètre à l'intérieur et recherche mes copains. Personne, connaissant Jean-Marie, il s'est sûrement installé avec Gilles à l'extérieur du camp. J'angoisse qu'en même un peu. Seraient-ils partis sans moi? Je vais patienter jusqu'à demain et je dresse mon campement à flan de montagne tout près d'un ru d'eau claire. Je suis un peu déçu de ne pas les avoir trouvé. J'ai tellement misé sur ce voyage. Malgré tout, j'ai la satisfaction d'assister à un magnifique couché de soleil qui embrase la vallée.


  
 
Sortant de la tente la tête ébouriffée, je me secoue un peu, m'asperge d'eau, me donne un coup de peigne et redescends au pays. Je tourne et vire partout dans Andorra. En fin de matinée, j'en suis au même point que la veille, pas de Jean-Marie ni de Gilles. Je continuerai à les chercher ce soir après la grosse chaleur. En attendant, je vais écrire une carte à ma mère et me laver la tête dans l'eau glacée.
 
Je reprends mes investigations mais je me rends bien vite à l'évidence: ils ne sont plus là. Ne voulant pas rester sur cet échec, je prends l'initiative de partir quand même pour Istanbul. Sous ma tente, je consulte ma carte. Dehors l'orage claque avec échos, mais il ne pleut pas.





 

 S T O P  CÔT E - D ' A Z U R


  Vers dix heures, une 4L me ramène au pied de l'Hospitalet. Les douaniers me fouillent comme un contrebandier retournant mon sac à dos sans ménagement. De la frontière, je descends trois kilomètres à pieds pour rejoindre la route de Font-Romeu et du col du Puymorens.

  Dans la journée, je traverse Olette, Prades et Millas.





 




      La capitale catalane est atteinte en fin de soirée. Il est temps de trouver un endroit pour monter la tente. Prenant la direction de Narbonne depuis le centre ville, je m'arrête à hauteur d'un banc où deux auto-stoppeurs se désaltèrent en buvant un berlingot de lait. Le noir est anglais, l'autre est américain. Tout comme moi, ils viennent de se rencontrer là. L'américain, qui a la trentaine, termine un tour du monde. Sur sa carte dépliée, il nous montre un trajet tracé au crayon. Moi aussi je suis le mien! Seulement, il n'est pas encore significatif. Après quelques minutes de repos, l'anglais choisit de poursuivre le stop tandis que l'américain m'accompagne. Nous longeons un bon moment l'aéroport avant de découvrir un endroit favorable. La toile est piquée dans un champ d'oignons qu'apprécie mon compagnon. J'ai repéré un verger de pruniers de l'autre côté de la chaussée. La nuit tombée, nous y tentons une irruption, juste le temps d'y remplir nos chemises.


  A l'aube, nos sacs sont déjà bouclés. Comme l'amerloc se dirige vers Nice, nous ferons route ensemble. Ce n'est pas un statique. La journée commence par une marche menée à une cadence d'enfer. J'ai affaire à un pro et au bout de quelques bornes, je suis sur les rotules. Les lanières de mon sac me découpent les épaules et je suis contraint de m'arrêter assez souvent pour me les soulager. L'autre a déjà pris une bonne avance ce qui l'oblige à m'attendre. Je n'ai pas le temps de me reposer qu'il repart et creuse un nouvel écart. Contraint de s'arrêter une nouvelle fois, je le rattrape et m'écroule sous mon fardeau bien décidé d'en rester là. Depuis le départ, nous venons de parcourir au moins six kilomètres et mon gaillard est encore tout aussi frais.
   J'ai peine à reprendre haleine. Tout en levant le pouce, je le regarde s'éloigner marchant avec la même aisance. Une voiture stoppe, c'est une Alpha Roméo décapotable. Le gars se rend à Nice. Quelle aubaine! Après cette terrible épreuve, je suis récompensé. Un démarrage en trombe et le vent chaud du Languedoc fouette mon visage. Un quart d'heure plus tard, nous dépassons l'américain marchant toujours d'un bon pas.
     La traversée de Narbonne se passe sans problème alors qu'une longue file de voitures nous attend à l'entrée de Béziers. Des marchants de glaces en profitent pour proposer des rafraîchissements. Sorti de ce bouchon en début d'après-midi, l'auto roule maintenant en direction de Montpellier. Soudainement, sans prévenir, c'est la panne. L'Alpha Roméo nous laisse choir et termine la journée dans un garage.

     Restant un peu sur ma faim, je reprends le stop en direction d'Arles. Malgré une longue attente, la chance ne tarde pas à revenir avec une Fiat. Le conducteur, un boucher, me propose de me conduire à St-Tropez. Durant le trajet, la chaleur se fait de plus en plus étouffante. Une pause dans un troquet serait la bienvenue. L'arrêt permettra à la bobine de se refroidir puisqu'elle a tendance à s'échauffer.
Mon lait fraise terminé, nous regagnons la voiture. Rebelote, pour la deuxième fois de la journée, c'est la panne. Ce n'est pas possible! Je dois porter la poisse. Le boucher s'affaire sous le capot et victoire ! L'auto redémarre. Nous reprenons la route pour Salon de Provence, Aix, Toulon, Hyères, et le Lavandou. Une petite faim assaille mon chauffeur qui a la bonne idée de m'inviter dans une pizzeria. Dehors c'est la fête, le grand cirque Amar a monté son chapiteau pour la soirée.
Cette fois-ci, au moment de repartir, la bobine ne veut plus rien savoir. Assis à la terrasse d'un café, face au casino, nous patientons en effectuant de temps en temps un essai. Un type, nous apercevant penchés sous le capot, propose d'aller nous chercher une vieille bobine. Au poil, le moteur redémarre ce qui nous permet d'arriver à bon port un peu plus tard.
       Je salue le boucher et cherche du côté de la mer un coin tranquille pour dormir. Le littoral est bordé de petites criques privées enclavées au fond des falaises. Il est guère possible d'y accéder ce qui m'oblige à m'installer tout en haut, aux pieds des villas.  

  Le lendemain, après Ste-Maxime-sur-mer, St-Raphaël, Fréjus, Cannes, et Antibes, une femme en 404 Peugeot me dépose à l'entrée de Nice. La Promenade des Anglais est immense. Je dois rejoindre la corniche à l'autre extrémité. Le soleil est brûlant. Bientôt de grosses gouttes perlent sur ma jeune peau blême. Quarante-cinq degrés me tapent sur la tête et dix-sept kilos me pèsent sur les épaules. Mes yeux scrutent la plage, elle me parait interminable. Au fur et à mesure que mes jambes flageolent, l'idée qui me trotte dans la tête se clarifie. Larguer la tente, ce serait le meilleur moyen de m'alléger. C'est que cette toile, je l'ai achetée cinquante balles il y a quelques jours. Je ne peux tout de même pas m'en débarrasser comme ça, surtout que cette dépense représentait mon dernier mois de salaire! Soudain, la solution m'apparaît, le fort! Le fort! Oui le fort de Nice! C'est là que mon futur beau-frère est bidasse. Si seulement je pouvais lui faire parvenir. Mais la caserne est bien loin et je suis trop crevé pour m'y rendre. Alors, sur une table de pierre dressée sur un des balcons bordant la promenade et la plage, je dépose la tente. A l'aide d'un morceau de craie, j'écris sur la toile ces quelques mots: <<A remettre au soldat Anger, fort de Nice>> signé <<Régis>> bien lisiblement. Il y a peu de chance qu'elle lui parvienne, mais j'aurai tout du moins tenté quelque chose.

     M'accordant un instant de repos et de réflexion, je reprends la marche le sac à dos bien allégé. Il ne me reste plus qu'une petite couverture américaine qui me laisse dépasser les mollets, la toile de fond de la tente et quelques vêtements. Je grimpe la Grande Corniche par de longs lacets. Là-haut, sur la route de Monaco, plusieurs auto-stoppeurs occupent les meilleures places. Je pousse plus loin pour trouver l'endroit favorable.       
     A dix-huit heures, je roule vers la principauté que je découvre toute illuminée à l'heure du souper. Un peu plus tard, je traverse Menton. Le poste frontière est proche. Je passe sans formalité la douane française alors que le douanier italien me réclame mes papiers ainsi que la somme d'argent dont je dispose. Je lui montre les cent quatre-vingt-quinze francs qui me restent en prétextant un séjour de trois jours à Gènes. Je suis méfiant car je sais pertinemment que la somme est inférieure au minimum demandé pour ne pas être refoulé.
       Au-delà du poste frontière, la route s'engouffre sous la montagne par un tunnel et débouche sur une corniche surplombant la Mer. Il est l'heure de se coucher, un parterre de plantes piquantes fera l'affaire.


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